Reconnaître facilement des blancs parfaitement montés en neige

En 2013, Walt Disney Animation Studios a lancé Frozen, son 53e long métrage d’animation. Avec des recettes mondiales dépassant le milliard de dollars, il pulvérise le record de Toy Story 3 de Pixar, le reléguant à près de 200 millions derrière lui.

Pour ceux qui ont grandi devant Le Roi Lion ou Tangled, Disney s’impose comme une institution inébranlable, un pilier aussi solide que Mount Rushmore. Mais derrière cette façade de géant, le studio a traversé des hauts vertigineux et des périodes sombres depuis ses débuts dans les années 1920. Déclin dans les années 70, renaissance dans les années 90, puis nouvelle vague créative à partir de 2010 : Disney a su rebondir, innover et parfois se réinventer.

Dès le départ, Disney Animation Studios a fait le pari de l’audace, du risque, et des inventions techniques. Et rien n’incarne mieux ce goût du défi que son tout premier long métrage, Blanche-Neige et les Sept Nains, lancé en 1937. Un pari fou à l’époque.

Heigh-Ho…

Un soir de 1934, Walt Disney prend place sur la scène d’un studio d’enregistrement, face à ses équipes. Pendant quatre heures, il raconte avec une énergie contagieuse l’histoire de Blanche-Neige, cette princesse en fuite, traquée par sa belle-mère jalouse, recueillie par sept nains dans la forêt.

Mais la véritable surprise vient à la fin : Blanche-Neige et les Sept Nains ne sera ni une nouvelle série ni un simple court-métrage, mais le tout premier long métrage d’animation du monde. Une idée qui, à l’époque, n’a aucun précédent.

L’enthousiasme de Walt fait mouche. Les animateurs, d’abord stupéfaits, finissent par adhérer à la vision. Ken Anderson, directeur artistique, le dira plus tard : « Il faisait quelque chose qu’aucun autre studio n’avait jamais tenté, mais sa passion pour Blanche-Neige nous a tous entraînés. »

Ollie Johnston, animatrice, soulignera la prise de risque : « Il fallait de l’audace pour tenter ce qu’a fait Walt. L’histoire, c’est une reine qui veut tuer une jeune fille… C’est un dessin animé où un personnage en tue un autre. Walt a su nous convaincre que ça pouvait marcher, et on l’a cru. »

À Hollywood, le scepticisme règne. L’annonce du film alimente les sarcasmes : beaucoup surnomment le projet « la folie de Disney ». Pourtant, le passage au long métrage répond à une nécessité : les courts animés, aussi acclamés soient-ils (comme Silly Symphony, The Three Little Pigs, couronné aux Oscars en 1934), coûtent de plus en plus cher et n’attirent plus autant le public, qui préfère désormais les séances doubles de longs métrages.

Walt envisage alors la bascule. Après avoir imaginé, sans suite, des adaptations d’Alice au pays des merveilles ou de Rip Van Winkle, il choisit Blanche-Neige. Restait un point d’interrogation de taille : le public accepterait-il de rester assis près d’1h30 devant de l’animation, sans un acteur réel à l’écran ?

« Certains prédisaient que personne ne tiendrait jusqu’au bout », racontera Walt Disney. « Mais il n’y avait qu’une façon de savoir : foncer et faire le pari. Il fallait aller au bout, sans lésiner sur l’argent, le talent ni le temps. Et tout ça, alors que le pays traversait la Dépression. »

Je souhaite

Les finances deviendront vite l’un des casse-tête du projet Blanche-Neige. Walt et Roy Disney tablent, au départ, sur un budget de 250 000 à 500 000 dollars, soit dix fois plus qu’un court-métrage. Rapidement, l’ampleur du défi s’impose. « On avait un peu d’argent, mais pas assez pour une aventure pareille, se souvient Walt. On possédait notre studio, un catalogue de films à exploiter, alors on pouvait obtenir du crédit. » Autrement dit, tout était mis en jeu, jusqu’à la maison de Walt. Un échec aurait tout emporté.

Impossible, par ailleurs, d’anticiper précisément les coûts. Blanche-Neige fait appel à des innovations déjà vues dans certains courts, comme la caméra multiplan, qui insuffle de la profondeur à l’image. Mais Walt veut aller plus loin, viser un réalisme inédit.

« J’ai fait venir des experts pour améliorer notre travail sur la composition, la couleur… mais on se battait toujours pour une animation plus crédible », expliquera-t-il à sa fille Diane, dont le témoignage sera publié dans le Saturday Evening Post en 1956. « Avant, c’était beaucoup de trucs : jambes molles, mouvements mécaniques, comme des batteurs à œufs. Là, on voulait que tout soit crédible, émouvant. On visait le drame, la tendresse, mais aussi l’humour. Impossible de toucher le public si tout le monde s’agite comme des moulins à vent. »

Pour y arriver, les animateurs multiplient les séances de dessin d’après modèle, esquissent des milliers de croquis, cherchent le geste juste. Des photos d’archives montrent les artistes étudiant la manière dont une barbe ondule, comment le tissu flotte au vent.

Walt ne lésine pas sur la formation : « Dès que j’ai eu de quoi expérimenter, j’ai renvoyé tous mes artistes à l’école. On travaillait sur le mouvement, tout était question de dynamique, d’action et de réaction. Il a fallu bâtir notre propre école. »

Dans ce processus, le recours à de vrais acteurs sert de référence pour animer certains passages. Par exemple, la scène du yodle où Blanche-Neige et les nains dansent : elle est d’abord filmée avec des comédiens, puis minutieusement décalquée par le dessinateur Ken O’Connor. Cela donne à certaines séquences animées une fluidité jusque-là inédite.

Chaque étape du projet apporte son lot de surprises et d’obstacles. Le visage de Blanche-Neige évolue : d’abord très stylisé, proche de Betty Boop, il devient plus réaliste et expressif. Les nains, eux, passent par des dizaines de versions avant que Doc, Grincheux, Joyeux, Dormeur, Timide, Atchoum et Simplet ne soient retenus. Trouver la voix de Simplet s’avère si compliqué que Disney tranche : il n’en aura pas, Simplet restera muet.

Même la peinture utilisée pour le film exige un soin extrême. Selon le numéro 36 de Cinemagic, il faudra créer pas moins de 1 500 teintes différentes sur plusieurs mois de recherche.

Sifflez pendant que vous travaillez

Ce chantier colossal mobilise 750 personnes : 32 animateurs, 25 décorateurs, 102 assistants. Des milliers de dessins naissent, s’empilent, se superposent. Un tel niveau d’exigence a un prix : le budget explose. Alors que les trois années de production s’enchaînent, Walt commence à douter de la réussite commerciale du film. « Quand les coûts grimpaient, j’ai eu moi aussi des moments de doute. »

Le pire reste à venir : l’argent vient à manquer. Roy Disney estime qu’il faudrait 250 000 dollars supplémentaires pour terminer. L’ardoise atteint alors 1,7 million, une somme faramineuse pour l’époque. Pour convaincre la banque, Roy propose une option risquée : « Walt, il va falloir montrer aux banquiers ce que tu as déjà fait. »

Walt cède. Une projection privée est organisée pour Joseph Rosenberg, vice-président de la Bank of America. Au programme : des séquences test, des extraits, quelques scènes animées. Walt n’est pas tranquille : si Rosenberg n’est pas convaincu, la production s’arrête net.

Pendant la projection, Walt commente chaque extrait : « Ici, la scène sera magnifique une fois terminée… »

Rosenberg, imperturbable, se contente d’un « Uh-huh ». Après la séance, il sort, note qu’il fait beau, baille… puis lâche : « Walt, ce film va rapporter beaucoup d’argent. »

Ce que Disney ignore, c’est que Rosenberg s’est renseigné auprès de professionnels à Hollywood. L’un d’eux est catégorique : « Je ne miserais pas un cent dessus. » Mais un autre, le producteur Walter Wanger, apporte une note d’optimisme : « Joe, ce film va faire un carton. Si Disney va au bout, le public suivra. »

Autre signe positif : Van Schmus, propriétaire du Radio City Music Hall à New York, réserve la salle pour le film alors qu’il est à peine terminé, misant sur la réputation de Disney. « Je prends Blanche-Neige sans l’avoir vue, dit-il à Walt. Quand sera-t-il prêt ? »

Un jour, mon prince viendra

Aujourd’hui, Blanche-Neige et les Sept Nains semble aller de soi, avec une simplicité et une harmonie si évidentes qu’on en oublierait presque le chemin parcouru. Pourtant, l’animation supervisée par David Hand et les concepts d’Albert Hurter restent d’une vitalité saisissante. Quant aux chansons de Frank Churchill et Larry Morey, elles n’ont pas pris une ride.

Ce que le public ne voit pas, c’est la montagne de travail dissimulée derrière chaque plan. Pour les 362 000 celluloïds utilisés dans le film, des milliers de dessins et de tests n’ont jamais quitté les tiroirs du studio. Certaines séquences, comme la construction d’un lit par les nains ou le numéro « Music In Your Soup », n’apparaîtront jamais à l’écran, n’existant plus qu’en version crayonnée.

L’urgence de la production oblige à aller vite. Adriana Caselotti, la voix de Blanche-Neige, enregistrera toutes ses parties, dialogues et chansons, en quelques jours à peine. Elle confiera à Cinemagic : « Tout a été fait très vite, il restait un peu de doublage après l’animation. Je n’ai pas dû travailler plus d’une semaine ou deux chez Disney, mais je me suis sentie adoptée. »

La pression monte à l’approche de la sortie. Diane Disney se souvient : « Papa disait que si Blanche-Neige était une aventure, le sprint final tenait du délire. Plus d’argent, beaucoup de retard, et l’échéance de décembre approchait. »

Ken Anderson, artiste de mise en page, confirme : « Tout le monde faisait des heures folles pour finir le film. Si je me souviens bien, la copie Technicolor est arrivée au cinéma quelques heures à peine avant la projection… »

Avec un sourire et une chanson

À force d’obstination, Blanche-Neige et les Sept Nains sort dans les temps et s’offre une première éblouissante au Cathay Circle Theatre de Los Angeles, le 21 décembre 1937. L’accueil est triomphal. La suite, on la connaît : Blanche-Neige devient le plus grand succès de l’histoire du box-office pour un film d’animation. Ajusté à l’inflation, il surpasse même les recettes de La Reine des neiges en 2013, culminant à plus de 1,7 milliard de dollars.

En prenant tous les risques avec Blanche-Neige, Disney s’impose comme un acteur majeur d’Hollywood et ouvre la voie à de futurs chefs-d’œuvre comme Pinocchio, Bambi ou Dumbo. Mais surtout, il prouve qu’un long métrage d’animation peut bouleverser l’industrie et inspirer des œuvres aussi diverses que Tangled, La Reine des neiges, Akira ou Waltz With Bashir.

Ce soir de 1934 où Walt Disney raconte son histoire sur scène, il ne se contente pas de rêver : il transforme une intuition en un film qui marquera le cinéma à jamais. L’héritage de Blanche-Neige ? Une invitation permanente à repousser les limites de l’impossible.